Pourquoi un classement des écoles de journalisme? Non mais sérieux?

Avant de commencer mon billet, je vais préciser que je suis étudiant dans l’une des écoles de journalisme présente dans ce classement. Devinette : C’est écrit sur mon profil twitter. @JPhLouis. Voilà ceci est le Notabene-crédibilité-puisque-je-vous-dis-dans-quelle-école-je-suis-alors-c’est-forcément-vrai-ce-qui-va-suivre. Je suis transparent les mecs.

StreetPress a proposé le premier (et j’espère le dernier) classement des écoles de journalisme en 2011. Vous pouvez le trouver: ici.

Et voilà. On s’enflamme. Ma TL journalistique prend son pied et c’est le buzz. StreetPress a osé le faire, parce que le monde des médias est opaque, consanguin, il y a un manque de lisibilité. BIM dans les dents de ceux qui prétendent diriger une école de journalisme sous prétexte qu’ils ont acheté via des aides de la région un banc de montage et deux caméras. Remettez-vous en question les gars… BIM encore. Pompe à fric, va… BI… et vous êtes reconnus?… IM.

L’article commence pourtant sur un ton concerné, avec la bienveillance perfide d’une sirène de pirate des caraïbes. « La presse affronte une crise sans précédent ». Ensuite le site d’information pose la bonne question. « Tous les étudiants passés par des écoles de journalisme trouveront-ils un job dans la profession ? ».

Pourquoi ce classement?

StreetPress termine: «  Comme tout classement le nôtre a évidemment ses limites et ses faiblesses, mais il a le mérite d’exister. ». C’est comme ça. Dans un secteur en crise, on loue les initiatives. Elles ne sont pas toutes bonnes à prendre, mais on les loue quand même. « Tu veux pas m’en faire un webdoc’ de ton classement? »  Mais l’auteur se défend dans un autre article :  ” pourquoi  un classement des écoles de journalisme “

« On classe tout ». C’est vrai. Pour autant, les journalistes déjà taxés de suivisme, doivent-ils suivre le mouvement. Nous avons la chance d’avoir la Commission paritaire nationale de l’emploi des journalistes. Il ne s’agit pas comme le classement de StreetPress de dire si oui ou non, il y a beaucoup de caméra par m2. Il s’agit là d’un engagement de toute la profession sur ce qu’elle « considère comme une formation adaptée à ses besoins et qui permet d’exercer ce métier dans tous les types de médias ». Évaluation des écoles, tous les 5 ans. Franchement ça m’a quelque peu gonflé de voir que les 13 écoles reconnues était classées avec les autres ( ce n’est pas un jugement de valeur) mais quand même. StreetPress méprise-t-il autant la CPNEJ? Avec ce qui suit on peut se poser la question.

 StreetPress poursuit: « Après 2 décennies de boom des formations au journalisme, le secteur est devenu d’autant plus opaque qu’il attire de plus en plus d’étudiants. La commission en charge de la reconnaissance des écoles par la profession est inexistante (la CPNEJ n’a ni site web ni fiche Wikipédia) et muette. En l’absence d’évaluation, c’est trop souvent le marketing qui l’emporte ». 

Il est devenu d’autant plus opaque, qu’il attire plus d’étudiants. Je n’y crois pas vraiment. S’il y a de plus en plus d’étudiants qui passent les concours, ils sont assez avertis. En surveillant les concours, on voit bien que les étudiants qui viennent lâcher sur une feuille le nom du dernier album de Zazie savent dans quel monde ils mettent les pieds. Autre problématique plus pertinente:  si le nombre de diplômés augmentent, leurs poids est de plus en plus faible dans le nombre de nouveaux entrants dans les journalistes qui se font attribuer des cartes de presse. Ils représentent 12,4 % alors que leurs nombre a longtemps tourné autour de 15% ces dernières années. (journalisme.com).

Dire que la CPNEJ n’a ni site, ni fiche wikipédia, en gros qu’ils sont introuvables… Toutes les infos sur la CPNEJ sont disponibles sur le site des syndicats de journalistes dont le SNJ. Pas étonnant, puisque la CPNEJ est comme son nom l’indique une commission. Elle réunit des partenaires sociaux de différents médias. Si elle fait ses évaluations tous les 5 ans, un membre de cette commission confirme sur le site l’étudiant.fr : « nous avons toute latitude pour mener en parallèle nos propres enquêtes et recherches d’informations par nos propres sources ».

Pour le non initié c’est pas évident: Là aussi c’est vrai. Mais ça ne justifie en rien un classement surtout basé sur des critères si limités (nous y reviendrons). C’est pas évident certes, mais il existe des guides. Contrairement au classement, ces derniers proposent de préparer les concours par exemple et informent sur les spécificités de chaque école. Prenons la formation journalisme web de metz. (19ème). Quelle image, les recruteurs qui bossent sur le web ont-ils de cette formation? 2? Franchement?  On n’a quand même pas posé la question à des journalistes télé?  Tiens d’ailleurs en écrivant ce papier, je pense au fameux livre « concours d’entrée en école de journalisme » que tous les étudiants voulant intégrer une école reconnue possèdent dans leur 11 mètres carré. Très complet comme d’autres. L’étudiant choisit les écoles qu’il va passer et s’en va apprendre par cœur le nom des jurys de la nouvelle star avant les concours.


Puisqu’on veut à tout prix un classement, on va dire que la commission s’en charge. En tête de ce classement, 13 écoles avec un socle commun certes, mais avec des spécificités propres. Et puis faut avouer quoi… Classement : action de répartir dans des classes. Il n’y a pas des mots qui frappent dans cette définition? Classes. Société de classes. Ordonnancement social. Cloisonnement. Tous ces mots qui font un peu flipper non?

Un classement  ne serait bon ni pour les étudiants, qui en fonction d’une école ou d’une autre aurait le sentiment d’appartenir à une classe, une caste différente de journaliste.( ce qui n’est pas le cas pour l’instant en tout cas pas quand je rencontre des étudiants d’autres écoles. Sinon ils mentent vachement bien les mecs); ce ne serait pas bon pour les journalistes déjà vus comme un vaste milieu consanguin. Rien ne sert de serrer encore le milieu. Et un classement qu’on le veuille ou non engendre ce sentiment de compétition. Voulons nous d’une formation à deux vitesses. Imaginez le truc. Des « élites du journalisme » et des « prolétaires du journalisme ». Eurk. C’est la personnalité de chacun qui en fait un bon journaliste, pas sa formation. Pas de fausse-naïveté pour autant. Évidemment, il convient de jeter un coup d’oeil sur les écoles. Mais pourquoi StreetPress ne s’est pas simplement intéressé aux placements des anciens étudiants, aux réussites aux concours de sortie (oui parce qu’il y a aussi des concours de sortie pour avoir des CDD), les bourses etc.

Critères limités.

La sélectivité: Le commentaire de Ravoring est on ne peut plus clair:

« Il est difficile de comparer les taux de sélectivité avec votre méthode : toutes les formations ne recrutent pas à partir du même niveau d’étude. La masse de personnes se présentant à tel concours varie par conséquent. Pas étonnant de trouver les IUT en tête. Concernant le matériel, comment pouvez réduire le classement à la seule télévision ? C’est encore plus incompréhensible si aucune chaîne n’a été contactée pour l’avis des recruteurs ! »

Domination symbolique.

L’attractivité mériterait un autre billet. Prenons le cas des deux premières écoles du classement. On ne va pas nier la qualité de leur formation. L’ESJ Lille et le CFJ Paris. Le Graal pour les étudiants. L’une est la plus ancienne des écoles à disposer de la reconnaissance de la commission paritaire nationale pour l’emploi des journalistes. L’autre est presque aussi vieille, mais à la caractéristique d’être à Paris. A Paris? A l’intérieur du périf’? Ouai… Bon ben pas étonnant qu’elle soit alors la plus prestigieuse. Résultat: la plupart des cadres du journalisme sortent de ces écoles. Alors, lorsque StreetPress cherche à connaître l’image qu’ont les recruteurs des écoles de journalisme. Devinez qui est cité en premier. Rappelons aussi que nombreux de ces recruteurs sont profs dans ces deux écoles. Lille est hors du Périf’ certes, mais à 1 heure de… Paris. Et ça, ça vaut bien une messe.

Cela n’influe pas sur la qualité de la formation de ces écoles qui est indiscutable. Mais ne nions pas le fort pouvoir, la violence symbolique dont elles bénéficient. Par définition cette force symbolique est arbitraire. « Tu veux être journaliste? Va au CFJ voyons. » Ce n’est pourtant que le fruit d’une reproduction sociale et intériorisé par le champ journalistique. Il y a des écoles qui ont fortes réputations. Elles sont dominantes. Ces deux écoles jouissent déjà d’une intériorisation par les journalistes. Du coup, en « attractivité » la question ne se pose même pas. Une intériorisation qui biaise le classement d’entrée. Qui fait le classement des hôpitaux? Les journalistes. Qui fait le classement des écoles de journalismes? Les journalistes qui proviennent de ces écoles? Aïe.

Ce classement n’est pas assez complet, ne prend pas assez de critère pour devenir une référence. Et puis l’idée de classement m’interpelle vraiment? Et puis, la « rédaction » (enfin le mec qui a écrit l’article quoi) ne dit pas quelle école il a fait quoi. Du coup, pas de notabene-crédibilité-puisque-je-vous-dis-dans-quelle-école-je-suis-alors-c’est-forcément-vrai-ce-qui-va-suivre.  En gros ce classement c’est du n’importe quoi. Mais bon mon école est 12ème alors franchement tu sais…

Comments
5 Responses to “Pourquoi un classement des écoles de journalisme? Non mais sérieux?”
  1. Un peu long, mais néanmoins intéressant ta défense! Mais au-delà de tous ces arguments, je pense que ce qui importe avant tout, bien avant l’école, son nombre de Mac par tête et de noms prestigieux qui animent ses formations, c’est le travail que fournissent les étudiants sur “le terrain” comme on dit.
    Alors bien sur, certaines écoles permettent de décrocher des stages plus prestigieux que d’autres grâce à un carnet d’adresse béton, mais sans le savoir-être et le savoir-faire (qui ne s’apprend pas sur les bancs de l’école de journalisme à mon sens), les compétences techniques ne suffisent pas toujours.
    Les jeunes aspirants au journalisme ne sont pas condamnés à devenir excellents ou très mauvais en fonction de l’école dont ils sortent. Quand on a compris cela, on comprend facilement que ce type de classement est proprement inutile. Mais pour créer le buzz…tout est permis ?! ^-^

  2. Dans le premier paragraphe de la partie “Domination symbolique”, il y a une faute : “qu’onT les recruteurs”.

    Sinon, ce sont les arguments qui me manquaient pour alimenter le discours visant à remettre en question ce type de classement. Je suis d’accord. En gros : sexy, précis, concis.

  3. pyoupe dit :

    Corrigé. Merci beaucoup ;-)

  4. Laure colmant dit :

    Je suis journaliste, prof dans l’école classée 10e. EPJT, dépendant de l’IUT de Tours. Et donc recrutant, entre autres, dès le bac. Nous avons deux formations reconnue : le DUT et la licence pro. J’ai personnellement répondu à l’enquêteur. Tout en lui disant que je n’étais pas la personne la mieux placée parce que le nombre de caméra, mon Dieu, je suis pas sûre de le connaître. Le nombre d’étudiants en tout, environ une centaine. Mais à la louche parce que, je le répète, je suis pas la mieux placée… Je ne sais pas pourquoi c’est sur moi qu’est tombé ce coup de fil et pas sur le directeur des études et le directeur de l’école. Beaucoup mieux placés que moi. Mais bon, je suis quelqu’un de poli et j’ai répondu comme j’ai pu aux questions.
    Je ne savais pas pourquoi on me posait ces questions. On m’a parlé d’un article, pas d’un classement. J’aurais raccroché. Surtout qu’on ne m’a pas posé de questions sur le taux de professionnalisation à la sortie de l’école (autour de 90%), sur les moyens en radio, en photo, en multimédia, sur les moyens en presse écrite, sur les partenariats avec des médias locaux (émission de télé, émission de radio, enquête locale à la NR, etc.), sur le nombre de boursiers, sur les frais d’entrée, sur les coûts des concours. on m’a demandé le nombre d’enseignants, c’est vrai. Mais pas celui des intervenants extérieurs, professionnels (ça change pourtant beaucoup de choses). Et évidemment, rien sur les stages.
    Alors, un classement des écoles, pourquoi pas (mais comme le dit Cécile, je ne suis pas sûre que cela soit vraiment utile). Mais surtout, avec de vrais critères, à la suite d’une vraie enquête et pas après un vague coup de fil. Mais bon, c’est un bon moyen de faire du buzz pour se faire de la pub. Il leur faudra faire un papier sur les différence entre la com et le journalisme :-)

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